A- Nuit et brouillard: la sobriété documentaire.

Nuit et brouillard

d’Alain Resnais

« Article 11. – La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement […] » Cette citation date de 1789, et est issue de la déclaration universelle des droits de l’Homme et du citoyen. Elle semble assurer le respect de la liberté d’expression en France, et deux siècles plus tard la censure ne devrait donc plus y être un problème.
Pourtant, en 1956 le film Nuit et brouillard dût y faire face. Nuit et Brouillard est un documentaire tourné à la demande du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, dont le sujet est les camps de concentration et d’extermination et qui fut réalisé à partir d’images d’archives et d’images des camps laissés à l’abandon. Son titre fait référence au surnom que donnaient les SS aux déportés, les « Nacht und Nebel », littéralement « Nuit et Brouillard ».
Le film terminé, il devait passer devant un « comité de censure », ce qui aurait dû être une simple formalité. Cependant la veille de la décision finale Alain Resnais fut prié de supprimer un plan qui montrait un gendarme français de dos devant un camp de transit de déportés en partance pour les camps de concentration, et ainsi masquer la responsabilité française. S’il accédait à cette requête rien ne serait coupé dans sa bobine. Alain Resnais et les producteurs refusèrent de céder à ce chantage : la sortie du film fut donc bloquée jusqu’à ce qu’un coup de peinture cachant la silhouette du gendarme soit finalement appliqué. Aussi le film, d’abord choisi pour appartenir à la sélection officielle à Cannes, fut éjecté sur demande des autorités allemandes sous prétexte qu’un tel documentaire ne faciliterait pas les relations franco-allemandes.
On est alors en droit de se demander pourquoi Nuit et brouillard, un documentaire de seulement une demi-heure, a-t-il autant déchaîné les passions. Le documentaire est pourtant un genre qui semble peu intéresser le grand public, et il occupe rarement les premières places du box-office. Nuit et Brouillard possède-t-il une telle puissance ? Alors, comment s’y prend-il pour toucher le spectateur ?
Nous étudierons donc successivement la forme du documentaire, les contrastes de réalisation et la dernière séquence du film pour finalement en déduire comment il pousse le spectateur à se remettre en question.

I) Un documentaire

Le mot « documentaire » vient du verbe latin « docere » qui signifie « enseigner » : Nuit et brouillard possède donc logiquement une dimension informative, pédagogique, qui vient du fait qu’il nous montre des images provenant de la réalité.
Le première image du film est d’ailleurs un texte blanc sur fond noir qui annonce l’origine des images utilisées dans le documentaire (Comité d’histoire de la seconde guerre mondiale, fédération des déportés, centre de documentation juive, mission belge, Institut néerlandaise de documentation de guerre,  service polonais des crimes de guerre, films Polski, musée du ghetto, musées d’Auschwitz et de Maïdanch). Ces sources, qui semblent toutes être des sources de référence confèrent donc au film  une légitimité : on acquiert immédiatement la conviction que nous nous apprêtons à voir la vérité. Cette impression se confirme tout au long du film, au fur et à mesure que les images d’archives et les travelling de paysages sans retouche ou mise en scène se succèdent.
De plus, le film narre les événements dans l’ordre chronologique (de 1933 avec l’arrivée au pouvoir de Hitler, à 1945 avec le procès de Nuremberg en passant par 1942 avec la mise en place de l’extermination à grande échelle), en suivant le cours des jours, des mois, des saisons et des ans. Il fait aussi appel à des évènements précis (la visite d’Himmler, chef de la police qui a mis en place la solution finale), ce qui ancre la narration dans le concret.
=> Nuit et Brouillard est donc un documentaire visant à exposer ce qui a été, et à ce titre il est donc comparable à un livre d’histoire ou à une visite de musée.

Cependant face à un film purement descriptif, il y a de grandes chances que le spectateur reste hermétique. De plus, un documentaire n’est pas comme une « photo » de la réalité, c’est un point de vue sur la réalité (Gierson définissait le documentaire comme « tha creative transformation of reality » c’est-à-dire la « transformation créative de la réalité»). Nuit et brouillard va donc s’appliquer à faire ressentir cette réalité.
Pour atteindre ce but le réalisateur va jouer sur les contrastes à l’intérieur des marges d’action dont il dispose, plus particulièrement sur le montage et la bande-son.

II) Un film en contrastes

A) Forme et point de vue

Dans sa forme même Nuit et Brouillard est un film surprenant, déroutant : il couvre une période de l’Histoire qui s’étend sur 6 ans mais ne dure que 32 minutes. Ce film est donc un concentré d’informations, qui ne se répète pas et ne laisse pas de temps de repos : le spectateur en est d’autant plus marqué, assommé par une telle quantité d’horreurs.
De plus, le point de vue adopté va toucher la sensibilité de celui qui regarde. A l’intérieur du film se côtoient des informations générales sur les déportés, désignés comme une foule sans individualité, mais aussi des détails précis. Dès la 3ème minute le commentaire nous parle de « Burger, ouvrier allemand », de « Stern, étudiant juif d’Amsterdam », « Schmulssi, marchand de Krakovi »  et d’ « Annette, lycéenne de Bordeaux ». Plus tard, à la 18ème minute, une longue séquence montre les recueils des noms de déportés et les cartes d’identités confisquées : cette séquence est assez longue pour permettre de lire des noms (« P. Jansen », « Fonteneau Homère, cultivateur, né le 28 mars en Charente »). Ces noms précis au milieu de la foule envoient au spectateur l’impression d’être perdu, petit.
Ainsi, bien qu’il traite un sujet si vaste, qu’il témoigne au nom de 9 millions de victimes le film se place du point de vue d’un Homme, d’un déporté. La découverte des camps se fait en reproduction de la sienne (l’arrivée par les trains, une sélection à l’entrée du camp, la tête rasée, les vêtements changés pour un pyjama bleu et blanc, la croix donnée à chacun), sa vie quotidienne est racontée comme il la vivait (« 5 heures rassemblement », « départ à l’usine », « un lit mal fait c’est vingt coups de bâton », « la cour du bloc 11 » ) et ses pensées -son obsession pour la nourriture, et la crainte de la mort (« une cuillère [de soupe] de moins, c’est une journée de moins à vivre »)- sont explicitées. On a donc le sentiment de se trouver dans sa tête, et ce sentiment est renforcée par deux procédés.
Le premier est dans l’image : alors que le commentaire raconte la découverte des camps par les prisonniers, le spectateur voit un long plan de l’intérieur des camps de nos jours filmé caméra à l’épaule, ce qui le met au même niveau (littéralement le même point de vue) que le déporté.

Le second procédé est au niveau du commentaire, c’est l’usage du pronom personnel « on » pour raconter la vie des déportés : « […]on se bouscule, on cherche ses effets volés. », « [au marché clandestin] on y vendait, on y achetait, on y passait les vraies et les fausses nouvelles », ou encore « on fabrique des cuillères, des marionnettes qu’on dissimule ». Ce choix particulier donne à celui qui regarde l’impression d’une véritable plongée dans la vie de ces hommes.
=> Nuit et Brouillard est un film qui parle non pas des victimes de la solution finale, mais de l’homme victime : il fait ainsi appel à l’empathie du spectateur dans le but de le toucher.

B) Choix des images et montage

Pour atteindre son spectateur, Alain Resnais a aussi la liberté totale au niveau du montage.
Cela commence par la sélection des images d’archives : le film ne durant qu’une demi-heure il a dû sélectionner avec soin les images qu’il retenait. Et il est évident qu’il a pris le parti de prendre des images qui jouent sur les contrastes.
Tout d’abord il y a à l’intérieur du film alternance entre certaines images réellement horribles (des tas de cadavres, des corps mutilés…) et des images qui, sans rien montrer, sont bien pires. Par exemple, lorsque le documentaire s’attarde sur les chambres à gaz, on ne voit pas d’images de personnes en train de mourir, seulement des griffures d’ongle sur les murs qui laissent imaginer la souffrance physique et mentale subies par les personnes qui y vivaient leurs derniers instants. De même l’une des séquences les plus dures de tout le film est celle qui présente le « butin » des SS. Ce « grenier » est empli d’immenses tas de lunettes, de peignes, d’ustensiles de cuisine, de casseroles, de vêtements, de chaussures que l’on nous dit confisqués aux déportés. Le dernier plan montre un gigantesque amas de cheveux de femmes : il n’y a rien de choquant à proprement parler, mais cela laisse imaginer le nombre de femmes qui sont passées, et ont été rasées dans ce camp. Ici, la meilleure arme du réalisateur pour toucher le téléspectateur c’est le spectateur lui-même,  plus précisément son imagination.

Ailleurs dans le film, une séquence évoque des considérations esthétiques réellement déplacées lorsqu’on parle du meurtre organisé de millions d’hommes et de femmes : « pas de style imposé [pour la construction des camps] c’est laissé à l’imagination : style alpin, style garage, style japonais ». Dans le même registre une autre énonce les devises totalement absurdes et aberrantes du camp (« Le travail c’est la liberté », « La propreté c’est la santé », « A chacun son dû ») et les infrastructures particulières telles qu’ « un zoo », « un orchestre symphonique », « un orphelinat », « un bloc des invalides ». Le décalage entre ces informations et la réalité des camps de concentrations choque, fait froid dans le dos…
L’autre dimension du montage est le choix fait par le réalisateur d’alterner des images issues d’archives (9 séquences) en noir et blanc, et des plans en couleurs (9 séquences) tournés à l’époque de la réalisation du film. Cela a pour effet d’offrir au regard non seulement les camps de concentration, mais aussi leurs conséquences qui en soulignent d’autant plus l’horreur. Un exemple particulier est le passage d’une séquence en noir et blanc qui finit sur le commentaire « La mort fait son premier choix, un second est fait à l’arrivée dans la nuit et le brouillard. » à une séquence en couleur sur laquelle le narrateur énonce « Aujourd’hui sur la même voie il fait jour et soleil ». L’effet provoqué est une gêne, un fort sentiment de malaise.

=> Nuit et Brouillard est un film rempli de contrastes au niveau de l’image, ce qui provoque chez le spectateur un sentiment de malaise, malsain, qui va le toucher puisqu’il va le gêner .

C) La bande-son

La bande-son de Nuit et Brouillard est constituée de deux éléments : d’une part le fond musical, de l’autre le commentaire qui est un texte de Jean Cayrol lu par Michel Bouquet.
La musique tout d’abord est primordiale, puisque c’est elle qui va en grande partie donner au documentaire l’ambiance générale. Ici, elle est donc constituée de plusieurs thèmes qui reviennent en alternance et créent un sentiment de malaise. En effet, cette musique n’est pas à proprement parlé triste, ou tragique, ce qui en confrontation avec les images provoque une gène. A d’autres moments, elle va coller à l’image, et rendre ainsi les archives vivantes : par exemple, au début du film, lorsqu’on voit l’armée nazie marcher, des percussions fortes qui miment le rythme des pas vont se faire entendre.
On en arrive à présent au commentaire. Tout d’abord il faut noter une particularité de ce documentaire : il n’y pas d’intervenants, pas d’interviews, les seules paroles auquel le spectateur accède sont les commentaires. Il en est donc d’autant plus important. Ce qui frappe immédiatement lorsqu’on voit Nuit et brouillard c’est l’apparente neutralité du ton. Michel Bouquet semble simplement lire de sa voix grave, avec un apparente lenteur, indifférence, comme si les propos qu’il tenait et les images qui défilaient ne provoquaient pas de réelle émotion chez lui. Mais ce choix n’est pas anodin, cela a pour effet de créer un contraste qui provoque chez le spectateur une gène. Les temps de silence aussi ont été soigneusement étudiés. Les images n’illustrent pas le texte : c’est le texte qui illustre les images. Lors de certaines scènes, éminemment symboliques et puissantes, le narrateur se tait car ce que l’on voit suffit à lui-même. C’est le cas, par exemple, lors d’une des scènes les plus célèbres du film, où l’on voit un bulldozer pousser des humains en charpie : il y a ici une métaphore du système nazi qui avance puissamment (comme le bulldozer) et sème sur son chemin la mort…

Le choix du silence est aussi fait à plusieurs reprises pour évoquer l’extermination, révélant une certain pudeur, comme le montre cette phrase laissée en suspens : « Ceux [les déportés à leur arrivée aux camps] de gauche iront travailler, ceux de droite… ».

=> Nuit et Brouillard est donc un film qui multiplie les contrastes, les choix de réalisation qui dérangent. Ainsi, il va mettre son spectateur mal à l’aise, le déranger, l’empêchant de rester passif : de cette manière il va réussir à le pousser à réfléchir.

III) La réflexion finale

Nous venons de voir qu’Alain Resnais avait orchestré tout son film de manière à faire se poser des questions au spectateur. Dans la séquence finale il va plus loin : cette fois les questions sont formulées à haute voix.
Il y a tout d’abord une réflexion sur la responsabilité. Une séquence d’archive montre des images de kapos, de SS, jugés après la fin de la guerre, et dont le commentaire nous informe que la ligne de défense était qu’ils ne faisaient que suivre des ordres (« Je ne suis pas responsable dit le kapo. Je ne suis pas responsable dit l’officier. »). Sur des images de cadavres est alors posée la question à laquelle on ne peut répondre, et devant laquelle tout le monde se voile la face : « Qui est responsable ? ».
Les documents d’archives laissent alors place à des images en couleurs des camps laissés à l’abandon, sur lesquels l’herbe a eu le temps de repousser, ce qui laisse entrevoir l’étendue des horreurs ici commises. Ce sont des paysages hantés (« 9 millions de morts hantent cet étrange paysage ») mais qui ne cessent de nous rappeler notre culpabilité (« Au moment où je vous parle l’eau froide des marais et des ruines remplit le creux des charniers, une eau froide comme notre mauvaises mémoire. »). C’est la première fois de tout le film qu’est donné une approximation du nombre de victimes. Mais de ce carnage, « Qui est responsable ?».
Cette question, laissée sans réponse est terrifiante. On aimerait croire « que tout cela est d’un seul temps, et d’un seul pays », que « le vieux monstre concentrationnaire [est] mort sous les décombres » et que l’on peut guérir « de la peste concentrationnaire ». Mais le commentaire fait clairement entendre ici que ce sont de pures illusions, la guerre s’est seulement « assoupie, un œil toujours ouvert », un camp est « un village abandonné toujours plein de menaces », et « quelque part parmi nous il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus ». Alors, ce qui a été fait, l’horreur concentrationnaire, peut se faire à nouveau. Le narrateur demande : « Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? », « Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? » avant de finir sur une affirmation gênante « Nous […] qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

=> Cette dernière séquence est celle qui va plus chambouler le spectateur puisqu’elle pose la question de la culpabilité, et vient toucher à notre mauvaise conscience. Elle va aussi plus loin, et a une véritable fonction d’avertissement, qui remet en cause le fait que le passé soit réellement passé, révolu.

Conclusion.

Nuit et Brouillard est un documentaire puissant, qui est bien plus un film qu’un reportage. Grâce à des contrastes de montage, et à un commentaire bien loin du pathétique, il pousse le spectateur à remettre en question ses idées rassurantes. En chamboulant ainsi la conscience collective, Alain Resnais cherche à faire réagir les Hommes et à empêcher la venue d’un nouveau régime concentrationnaire

« C’est ici que l’on comprend que la force de Nuit et Brouillard venait moins des documents que du montage, de la science avec laquelle les faits bruts, réels, étaient offerts au regard, dans un mouvement qui est justement celui de la conscience lucide et quasi-impersonnelle qui ne peut accepter de comprendre et d’admettre le phénomène. »
[Jacques Rivette, Cahiers du cinéma]

Publicités