B- Le dictateur: l’engagement précoce

 

Le dictateur
Charles Chaplin

Cinéma et politique font rarement bon ménage, la sphère politique tendant plutôt à bailloner le 7ème art si celui-ci s’apprête à faire de trop grandes révélations. Pourtant il existe des contre-exemples où les politiques viennent en aide au cinéma.
C’est ce qui arriva à Chaplin en 1939 lorsqu’il proposa aux studios hollywoodiens de produire son nouveau film, Le dictateur. L’histoire est celle d’un barbier juif qui, dix ans après s’être battu pour son pays, va y subir toutes les persécutions possibles. En effet, un nouveau dictateur (nommé Hinkel) est arrivé au pouvoir, et son but ultime est d’éliminer du pays tous les juifs…
Du moment où le script sera révélé, tous les producteurs américains ainsi que Chaplin lui-même vont subir des pressions de la part de l’ambassadeur allemand pour que le film ne se fasse pas ( cf I)A) ). Chaplin envisage alors d’abandonner, ne voulant pas prendre le risque de graves répercussions sur la communauté juive allemande, lorsqu’il reçoit le soutien innatendu du président des Etats-Unis Franklin Roosevelt. Le film sera donc tourné en 1940, et sortira en Amérique la même année: sans ce soutien, ce chef d’œuvre n’aurait jamais vu le jour…
On peut alors se demander pourquoi un film de Chaplin, cinéaste connu pour son humour burlesque et « tarte à la crème-esque », inquiéta les diplomates allemands au point qu’il y eut besoin d’une intervention présidentielle pour permettre son tournage. La réponse est que, derrière un aspect ludique et comique, Chaplin fait toujours passer un message plus profond: ici c’est une critique acide d’Hitler, du nazisme et des dictateurs en général.
Alors en quoi ce film est-il engagé? Et comment parvient-il à toucher le public?
Pour répondre à ces questions nous verrons d’abord que ce film burlesque et drôle évoque clairement le IIIème Reich et Hitler, puis nous nous intéresserons au personnage d’Hinkel, pour enfin en arriver à la compréhension du message porté par le film.

1)Une comédie sur le IIIème Reich

Le dictateur a pour particularité de se dérouler dans un pays imaginaire, créé par Chaplin : La Tomania.
Cependant le spectateur (même aujourd’hui) comprend aisément, et immédiatement,  qu’il s’agit de l’Allemagne, et que le film nous parle du IIIème Reich. Pour rendre cela évident à tous, le scénario multiplie les allusions.
Tout d’abord l’histoire se déroule une vingtaine d’années après une guerre mondiale qui a fini en 1918, que la Tomania a perdu ; et le dictateur dont il est question appartient à ce pays. De plus le régime autoritaire mis en place par le dictateur a pour symbole une double croix, rappelant inévitablement la croix gammée et tous les officiers saluent leur chef en levant la main d’un « Heil Hinkel », copie pure et simple du salut nazi (« Heil, Hitler »).
Chaplin va également jouer avec les noms. D’un coté avec les consonances : Schultz évoque l’Allemagne et Benzino l’Italie ; de l’autre en jouant sur des parallèles évidents : Hinkel pour Hitler, Benzino Napoloni pour Benito Mussolini, Osterlitch pour l’Autriche…
Le dictateur est donc un film qui traite du nazisme sans le nommer, ce qui à l’époque de sa sortie pouvait aider à échapper à la censure muette exercée en Amérique (cf I) A) ). De plus, l’absence de noms réels confère au film une portée qui dépasse le seul cadre du IIIème Reich, lui permettant ainsi de durer dans le temps : et force est de constater que Chaplin a réussi, son film étant toujours d’actualité, au regard de systèmes dictatoriaux toujours en place à notre époque.

=> Nous venons de voir que Le dictateur est un film qui a pour cadre l’Allemagne d’Hitler, système multipliant les actes de cruauté à l’époque même de sortie du film: faire rire avec était donc un véritable défi.

Pourtant ce film y arrive parfaitement grâce au mélange de plusieurs procédés d’humour, concentrés autour d’un personnage gentil, naïf et un peu pataud : le barbier juif, qui représente un comique de caractère, comique renforcé par le contraste avec d’autres personnages balourds et idiots comme le Maréchal Herring, ou cruels et manipulateurs comme Garbitsch .
De plus le barbier se retrouve malgré lui dans des situations incroyables comme piloter un avion retourné sans même s’en apercevoir, ou encore lors d’une guerre se tromper de camp à cause du brouillard : c’est ici du comique de situation.
De plus, Chaplin, en incarnant le barbier juif, est une part importante du comique : on dirait un pantin en roue libre, ses membres partent dans tous les sens et ses deux jambes ne sont jamais coordonnées. On assiste à une démonstration magistrale de comique de mouvement qui atteint son apogée lorsque le barbier se prend un coup sur la tête lors de la scène de la poêle à frire.

Cette scène est aussi un des meilleurs exemples de la forme d’humour qui prime dans ce film : l’humour burlesque, spécialité de Charlie Chaplin.
Le film fait en effet appel aux grands classiques de cet humour que sont les batailles de nouilles, les tartes à la crème, les chutes à répétition, les quiproquos (le barbier juif se retrouve pris pour Hinkel) ou encore le ridicule. Par exemple lorsque le dictateur crie sur son maréchal, ils se retrouvent tous deux à employer de nombreuses fois le mot « Banana », totalement incongru dans cette situation : cela va provoquer le rire chez le spectateur.

=> Le dictateur est donc un film burlesque, drôle, qui va atteindre un public large, dans le temps et l’espace, grâce à l’humour : humour que Jean Cocteau appelait poétiquement le « rire espéranto ». De plus l’humour prend ici la forme particulière de la satire, dont le personnage d’Hinkel est le meilleur exemple.

2) Hinkel, caricature si proche de la réalité…

Hinkel dictateur de Tomania, caricature évidente d’Hitler, apparaît au premier abord comme un personnage extrêmement puissant. Il occupe le premier rang du pays, puisqu’il dirige à la fois l’armée, la police et qu’il décide des lois. On comprend qu’il est important aussi grâce au nombre d’assistants qu’il possède, et au fait qu’il a peu de temps à lui : lorsque son ministre lui demande cinq minutes, il répond qu’il ne peut ne lui en accorder que deux. Ses discours sont retransmis mondialement et il reçoit de haut dignitaires étrangers (ambassadeur et président italien) ce qui montre qu’il joue un rôle important sur la scène internationale.
De plus, le film montre un véritable culte de la personnalité autour sa lui : des haut-parleurs en ville ont pour vocation de retransmettre ses discours, la double croix se retrouve jusque sur les pots de peinture, un sculpteur et un peintre ont pour seul travail de faire passer son portrait à la postérité, et une femme parée de ses vêtements de fête lui donne à embrasser son bébé comme si cela était l’honneur suprême.

Cependant Hinkel apparaît dans le même temps comme un dictateur capricieux (capable de révoquer son maréchal en un instant), hypocrite (puisqu’il tente de faire croire aux juifs du ghetto qu’il ne leur veut plus de mal juste pour récupérer leur argent), et sans la moindre parcelle d’humanité : lors de l’essai de nouvelles armes, deux hommes meurent devant lui, ce à quoi il réplique uniquement : « Cette arme n’est pas au point ».
Il est aussi totalement fou et mégalomane. On le voit par des éléments disséminés tout au long du film : il dispose d’un assistant qui a pour mission de lécher ses enveloppes pour qu’il les ferme, d’un autre qui a pour travail d’appeler la secrétaire d’Hinkel, il a créé tellement de distinctions que son maréchal ne dispose plus d’assez de place sur sa veste pour en accrocher une nouvelle, et son bureau est décoré de telle sorte à rappeler une église. Les peintures, situées pile dans son dos font comprendre qu’Hinkel se prend pour Dieu.
Sa folie s’exprime particulièrement lors d’une scène où il commence à jouer avec un ballon en forme de globe terrestre.

 
Le fond sonore (une douce musique) et la gestuelle de Chaplin donnent l’impression d’une danse, d’un ballet, ce qui contraste fortement avec la symbolique de la scène. Hinkel joue avec ce globe terrestre car il se voit déjà maître du monde. Cette scène a donc une fonction d’avertissement, elle cherche à faire réagir le spectateur pour qu’il agisse et empêche le dictateur de mener à bien son projet.

Mais, derrière cette puissance et cette folie, se cache un être faible, efféminé (comme l’atteste sa manière de saluer, bien loin du « Heil Hinkel ») . En effet, Hinkel est dépendant de son ministre de l’intérieur qui lui souffle toutes les idées ingénieuses. Son armée n’est pas si importante que cela, puisqu’elle sera ridiculisée par Napolini en quelques minutes. Ce même Napolini d’ailleurs, qu’Hinkel redoute tellement de rencontrer. Il tente d’abord d’éviter la rencontre mais comme il n’y parvient pas il va avoir recours à l’aide de son ministre de l’intérieur (encore !) pour trouver des astuces qui lui donnent confiance. Ces astuces jouent uniquement sur l’apparence : il fait installer un tapis rouge à la descente du train pour montrer que la Tomania est une contrée puissante et importante, ou encore, il donne à son homologue italien un siège plus petit que le sien pour se donner une hauteur, une supériorité qu’il ne possède pas autrement. Cependant aucune de ces techniques ne fonctionne réellement, et Hinkel n’en apparaît que plus grotesque.
Au repas officiel aussi il est ridicule : il mange une tarte à la crème avec de la moutarde, et vire rapidement dans un humour un peu lourd, et totalement en décalage avec son statut puisqu’il commence une bataille de nouilles avec Napolini…

Le discours que le dictateur prononce au début du film est extrêmement représentatif du personnage.
Dans le reste du film le dictateur use de la même langue que les autres personnages, c’est-à-dire un anglais parfaitement compréhensible.
Mais lors de ce discours (15ème minute) qui est aussi la première apparition d’Hinkel, il emploie un charabia, qui à deux reprises se transforme en toux, et dont seuls quelques mots ressortent : ce sont des mots tels que blitzkrieg, liberty, democraty, army, sacrifice, aryen, soldiers… Le choix de faire s’exprimer Hinkel dans ce langage permet de reporter l’attention du spectateur non pas sur ce qui est dit, mais sur comment cela est dit. Et cela est, en effet, dit d’une manière très particulière. Le discours d’Hinkel est très scénarisé, théâtralisé : il lève le poing, pointe du doigt, a recours a des imitations, et illustre ce qu’il dit (quand il parle au figuré de se serrer la ceinture, il mime l’action). Même, les objets réagissent : lorsque Hinkel parle avec haine des juifs le micro se tord.

  

Chaplin fait donc ici un blâme d’Hitler, qui joue sur des effets scéniques et rhétoriques pour charmer son auditoire.
Aussi, bien que les mots prononcés ne soient pas existants, il est donc aisé de comprendre le sens du discours grâce aux effets que nous venons de voir.
Cependant une traduction anglaise est donnée dans le même temps, par une voix over.
Si au début elle a l’air de correspondre au discours, elle s’éloigne ensuite de la réalité. D’abord en étant incomplète : après une minute de discours haineux le traducteur annonce seulement « Son excellence vient juste de faire référence aux juifs ». Puis en énonçant des choses qui semblent totalement contraires au propos d’Hinkel : après un long moment pendant lequel Hinkel a parlé avec colère, le traducteur annonce « En conclusion, son altesse fait remarquer que pour le reste du monde il n’a que de la paix dans son cœur. ». A ce moment-là il paraît  évident que la traduction n’a absolument pas pour but d’aider à la compréhension : c’est en vérité une critique ironique (car elle joue sur le décalage entre le ton et la traduction) de l’hypocrisie du système nazi qui cherche à cacher ses intentions véritables.
Il est aussi important de noter le lien qui existe entre Hinkel et son public : lors des moments de paroles on ne voit personne, il ne nous est montré aucun être qui entendrait cette langue et comprendrait . Cependant quand Hinkel s’arrête le public applaudit, fait un « Heil Hinkel », puis stoppe au signe du chef. La foule semble donc être totalement obéissante, sous contrôle, comme des marionnettes que l’on manipule et dirige à sa guise.
Aussi ce même langage « chewing-gum » sera utilisé lorsque, fou de rage, Hinkel annoncera aux juifs la reprise de persécution : à ce moment-là l’absence de mots intelligibles montrera la haine aveugle d’Hitler.

=> Le dictateur de Chaplin fait donc, à travers la caricature, une critique d’Hitler qui apparaît aux yeux du public comme un personnage cruel, vulgaire, fou, mégalomane dont la supériorité est illusoire. Chaplin cherche à faire passer le message que ce dictateur n’est pas plus qu’un pantin, qu’un personnage grotesque de comédie dont la puissance repose uniquement sur la parole et qu’il est donc tout à fait possible de le vaincre.

Cependant ce film ne peut être réduit à la seule critique d’un homme, son message est plus étendu.

3) Un message de paix.

Ce film est tout d’abord une mise en cause du nazisme, qui a mis en place un système de persécutions systématiques, et cruelles. Ces persécutions sont quotidiennes et arbitraires : des officiers nazis décident d’exécuter le barbier juif sans aucune forme de procès, sans même en référer à leur supérieur. Aussi, lors d’une autre scène ces mêmes officiers pillent le magasin d’un primeur juif et bombardent de tomates la seule personne ayant eu le courage de défendre le pauvre commerçant : ces persécutions sont donc aussi humiliantes, dégradantes.
Cette violence aveugle, injuste et inhumaine se sent particulièrement lors d’une scène très émouvante, l’une des scènes les plus connues et les plus importantes du film : quand l’échoppe du barbier brûle.
Le barbier et Hannah se retrouvent sur un toit après un violent affrontement entre officiers nazis et population du ghetto juif. Cette violence n’est pas montrée, on l’entend seulement, le réalisateur ayant choisi de cadrer l’extérieur de la maison : l’effet est encore plus fort, le fait de ne pas voir entraînant une peur plus grande. Le spectateur arrive donc à cette scène dans un état de malaise. En voyant la boutique brûler Hannah tente de réconforter le barbier, en lui disant qu’ils peuvent tout recommencer, aller en Osterlitch, que tout est beau là-bas… Mais le barbier, lui, reste assis, on ne le voit que de dos et silencieusement il regarde le travail de toute sa vie, le résultat de tous ses efforts brûler. Il en ressort pour le spectateur un sentiment d’injustice, particulièrement poignant.
De plus , il est important de voir que le film possède une dimension prémonitoire, montrant l’étonnante acuité et lucidité de Chaplin. En effet, il ne faut pas perdre de vue que le film a été écrit avant le début de la guerre (le tournage commença seulement 6 jours après la déclaration de guerre allemande à la France), et donc bien avant que la « solution finale » (c’est-à-dire l’extermination de tous les juifs) soit connue. Pourtant lors d’une scène le ministre de la propagande déclare « Nous devons d’abord nous débarrasser des juifs puis nous nous occuperons des bruns. » et « Nous anéantirons le peuple juif, nous éliminerons tous les bruns de la Terre. ». Avec le recul, cette notion d’anéantissement paraît terriblement clairvoyante…
Le film met aussi en évidence le système de propagande, et de contrôle de la pensée mis en place par Hitler : à travers la traduction du discours d’Hinkel dont nous avons parlé précédemment, et le fait qu’il existe des haut-parleurs permettant à Hinkel de s’adresser directement à la population…

Mais Chaplin veut aussi faire passer un message de paix.
Il poursuit cet objectif en parsemant le film des réflexions d’Hannah, réflexions qui montrent une réelle incompréhension du peuple juif qui ne voit aucune raison à cette déferlante de haine. En opposant ainsi des nazis sans pitié à un peuple victime qui ne ressent pas de haine pour ses bourreaux (Hannah ira même jusqu’à empêcher une tentative d’assassinat contre Hinkel), il cherche à toucher le public, à le faire réagir.
Un autre exemple est une petite phrase prononcée par le ministre de la propagande à Hitler, lors d’une conversation au sujet du peuple: « leur haine des juifs leur fera oublier leur faim. ». Cette phrase ,qui pourrait passer inaperçue révèle en réalité beaucoup sur la politique du III Reich : en explicitant les raisons politiques de l’antisémitisme, Chaplin tente de désamorcer la haine.
Enfin ce film porte en lui de l’espoir en un changement, en un monde meilleur puisqu’il montre qu’une résistance existe bel et bien, que les allemands aussi sont des hommes et que –comme Schultz- ils peuvent se rebeller.

=> Le dictateur a donc eu pour fonction de rompre le silence sur les agissement du IIIème Reich, de montrer au public américain ce qu’il ne pouvait, ou ne voulait pas, voir ; mais porte aussi un message de paix, d’espoir.

Cette exhortation est la plus visible lors de la toute dernière scène du film, où le barbier juif  prononce un discours mémorable.

Cette scène se situe après l’évasion du camp de prisonniers du barbier juif et de Schultz. Le barbier, pris pour Hinkel à cause de leur ressemblance physique, se retrouve obligé de prononcer à sa place un discours, qui fait suite à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne. Ce discours, qui clôt le film, dure plusieurs minutes.
Durant tout le film la parole du barbier s’est faite rare, comme si ce personnage appartenait encore au cinéma muet, auquel Chaplin faisait défaut pour la première fois de sa carrière. D’ailleurs, au début de cette scène le barbier ne veut pas parler, ce n’est que lorsque son ami Schultz prononce le mot « espoir » (il dit : « Parlez c’est notre seul espoir [de s’en sortir] ») qu’il va réagir. Comme si l’espoir était la seule chose qui justifiait la parole… On peut aussi comprendre ce changement radical d’attitude comme le fait que Chaplin vienne prendre le relais de son personnage, et que ce discours ne soit pas celui du barbier, mais le sien.
Ce discours fait évidemment écho à l’autre discours du film, celui d’Hinkel, mais en est un miroir inversé. L’un est au début, l’autre à la fin, l’un est plein de haine, l’autre empli d’amour. De plus, alors que le premier met en valeur la forme, le fond étant incompréhensible, le discours du barbier privilégie le fond : toute la scène est filmée du même angle de vue, seul un zoom sur le visage du barbier s’opère, il n’y a pas de mise en scène particulière, de gags, ou toute autre fioriture (les célèbres « micro gestes » de Chaplin). Il en ressort de la sincérité, de l’émotion pure, touchante.
Le message que fait ici passer Chaplin à travers son discours est un message d’amour et de paix universelle.
La portée universelle se retrouve tout au long de son discours. Il ne s’adresse pas seulement aux victimes d’Hitler mais à toutes les victimes de « ces brutes », c’est-à-dire « les dictateurs ». Il ne s’adresse pas uniquement au public qui se trouve devant lui (que ce soit son auditoire dans la fiction ou le public du cinéma) mais à « des millions de gens à travers le monde, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants désespérés » qu’ils soient « juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs ». Il s’adresse au monde, dans ce qu’il a de plus vaste à travers le temps et l’espace.
Et tous ces Hommes, il fait appel à leur fraternité. Cela se note d’abord à l’emploi répétitif du « tous » : « Nous voudrions tous nous aider », « nourrir tous les êtres humains », « Nous pouvons tous avoir une vie belle », « tous ceux qui m’entendent », « dans tous les humains », « tous nous unir », « tous nous battre », jusque dans les derniers mots de son discours « Unissons-nous tous ! ».
Le choix de la personne d’énonciation contribue aussi à créer ce sentiment d’unité des Hommes: le barbier commence par employer le « je » mais passe très rapidement au « nous », la transition se faisant par « tout le monde ». Il a ensuite recours au « Vous », qui tend à placer tous les hommes derrière un même objectif, une même bannière. Et pour Chaplin cela est possible car, après tout, nous sommes tous humains.
Car ce discours est une déclaration d’humanité, notion qui se trouve fortement chamboulée par les temps modernes (auxquels Chaplin avait consacré son film précédent): les hommes sont devenus des machines (« ces hommes-machines avec une machine à la place de la tête et une machine dans le cœur »), les avancées technologiques censées rapprocher les hommes ne servent –paradoxalement- qu’à les éloigner, et tous ont oubliés les choses simples, essentielles, celles qui font l’essence de l’Homme… Alors, à partir de ce terrible constat, Chaplin exhorte les Hommes à redevenir… des Hommes (« Vous êtes des Hommes ! »). Pour lui, cela est possible car il a foi en l’humain.
En effet, le message transporté par ces mots est aussi un message d’espoir. Chaplin pense qu’un renouveau est possible, que rien n’est irréparable, c’est pourquoi il utilise à plusieurs reprise le verbe de potentialité « pouvoir » (« si nous le pouvions », « nous pouvons », « elle peut ») mais aussi des futurs de vérité générale (« les dictateurs mourront », « la liberté ne pourra pas périr »).
Cependant ce changement ne peut avoir lieu que si les Hommes se rebellent : dans ce discours se trouve aussi un appel à la lutte, au combat pour la liberté (« tous nous battre pour un monde nouveau », « nous battre pour libérer le monde », « Soldats, au nom de la démocratie, unissons-nous ! »).
Enfin la dernière partie du discours est une adresse du barbier à Hannah, sa bien-aimée qui se trouve en exil en Autriche, où les officiers nazis viennent d’entrer. Cette dernière, à terre, semble entendre les paroles du barbier, et se révèle : la parole , au contraire de celle d’Hinkel, est ici bienfaitrice.


Le choix de finir sur le discours du barbier n’est pas anodin puisque ainsi, le film laisse le spectateur sur une note d’espoir. De plus, les tous derniers mots « Look up Hannah, look up !» (ce qui signifie : « Lève les yeux Hannah, lève les yeux ! ») sont un appel au monde, un appel à ne pas s’arrêter d’espérer, et de se battre pour un monde meilleur.

=> Chaplin a choisi de finir son film sur une scène de paroles, qui ne conclut nullement l’histoire, mais qui en transporte le message. Il veut que les Hommes, en Allemagne mais aussi ailleurs, se soulèvent, fassent tomber les dictateurs et reprennent le contrôle de leur vie pour « avoir une vie belle et libre ».
C’est donc un appel à la lutte, qui à la sortie du film en 1940, visait à toucher la population américaine pour la faire réagir contre l’inacceptable. Mais ce message veut aussi toucher les victimes de tous les dictateurs : c’est pourquoi ce film est intemporel, et garde tout son intérêt pour le spectateur d’aujourd’hui.

Conclusion.

Le dictateur de Charles Chaplin est un film qui pour atteindre le spectateur lui offre un spectacle drôle, donc attractif, sous la forme particulière de la caricature. Ainsi, il peut réaliser une féroce critique d’Hitler (dont il dénonce la mégalomanie, la folie et en même temps la faiblesse) et de son régime injuste et cruel sans perdre l’intérêt du public.
Ce film, qui brisait le silence autour du nazisme, est donc un avertissement, un appel à la révolte, à la résistance. Chaplin croyait en l’être humain, en sa bonté, et fait donc aussi passer à travers son film un message de paix universelle : il exhorte les Hommes à enfin se comporter en Hommes.

« Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs.  Nous voudrions tous nous aider si nous le pouvions, les êtres humains sont ainsi faits.  Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas lui donner le malheur.  Nous ne voulons pas haïr ni humilier personne.  Chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche, elle peut nourrir tous les êtres humains. Nous pouvons tous avoir une vie belle et libre mais nous l’avons oublié. »
[Chaplin]