C- La vague : l’art de la remise en question.

La Vague

de Dennis Gansel

La plupart des gens pense que notre société européenne a évolué, qu’elle est civilisée et  que les dérives totalitaristes appartiennent au passé ou à des pays lointains. Les horreurs qui se sont passées ici même sont enterrées et on imagine qu’elles ne peuvent pas réapparaître.

Pourtant, « La Vague », un film de Dennis Gansel réalisé en 2009, relate l’ expérience « La Troisième Vague » et remet nos certitudes en question. Cette expérience conduite aux États-Unis en 1967 consistait à observer le comportement d’une classe de lycée sous une autorité dominante. Ce film de docufiction suit un professeur de lycée, Rainer Wenger, qui décide de mettre en place cette expérience dans son cours car les élèves lui ont dit qu’un régime totalitaire ne pouvait plus revoir le jour en Allemagne : « c’est pas possible, on nous a assez mis en garde » dit un élève lors du tout premier cours, le lundi. Une communauté , « La Vague », avec son symbole, son salut, son uniforme et ses règles, va peu à peu se mettre en place. Le spectateur est comme les élèves du film, il ne se sent pas concerné par ces régimes.

Nous allons donc nous demander comment ce docufiction arrive à nous faire réfléchir et nous toucher. Pour répondre, nous verrons premièrement que c’est un film tiré d’une expérience véritable, ensuite nous nous intéresserons au choix de la fiction pour enfin étudier les questions que nous soumet ce film.

I- Un film sur une expérience véritable

Le film « La Vague » de Dennis Gansel est librement adapté de l’expérience « La Troisième Vague » crée par Ron Jones, professeur au lycée Cubberley à Paolo Alto en Californie. Elle a été réalisée au printemps 1967, c’est-à-dire à peu près 20 ans après la fin du régime nazi en Allemagne. Elle consistait, durant un temps bref (une semaine), à observer le comportement des lycéens sous une autorité et ainsi à montrer que 20 ans après le IIIème Reich, on pouvait encore être très naïf malgré toutes les mises en garde sur le nazisme. Jones donnait un cours à une classe en imposant ses règles de tenues, d’expression (par exemple, ils devaient commencer leur réponse par : « Monsieur Jones »). Cela devint un mouvement qui absorbait les élèves et les privait de libertés, avec une carte de membre, un salut et un symbole. Cette expérience est mentionné dans le générique de début et de fin du film : « basierend auf der kurzgeschichte und originalprotokollen von William Ron Jones », qui signifie « Basé sur l’histoire et le protocole original de Ron Jones ».

Puisque ce film est tiré de cette expérience il a donc un aspect scientifique, comme s’il suivait un véritable protocole expérimental. En effet, pendant le film on voit les jours défiler, ils sont écrits et apparaissent à l’écran. Au début du film, dans la première séquence, on voit un élève demander à Karo et à son copain Marco dans quel cours ils se sont inscrits pour la semaine thématique. On peut donc penser que chaque thème est comme une expérience dont le cours d’autocratie de Wenger, qui au début avait choisi l’anarchie. D’ailleurs dans la nuit du mercredi au jeudi, les élèves se rassemblent en ville pour aller taguer, et à un moment ils disent : « et si on repassait le signe de ces anarchiottes ».

Puisque c’est une expérience, tout au long du docufiction, le professeur observe ses élèves, leur comportement envers le cours et les autres et prépare bien son cours chez lui en réfléchissant sur ce qui s’est passé le jour même. Enfin, nous voyons le professeur, lors du 4ème jour, dans le bureau du proviseur qui, suite à des problèmes dans le lycée, lui demande des explications et lui donne l’autorisation de poursuivre l’expérience. Il en est de même à la fin du film, après la visite de Marco, Rainer appelle le proviseur et lui dit qu’il arrête tout. Ceci prouve bien l’aspect scientifique du film, car lors d’une expérience, elle est toujours supervisée par un chef. Ici, c’est le proviseur puisqu’il a un rapport des évènements et qu’il garde un œil dessus.

=> Ce film possède donc une caution scientifique. Grâce à cet aspect scientifique on y croit vraiment, même si toute l’histoire est en vérité fictive.

II- Le choix d’un film de fiction

Nous avons vu que ce film était tiré d’une vraie expérience. Cependant c’est une fiction.

En effet, les personnages du film ont été inventés, ils sont fictifs. Il n’existe pas de Rainer Wenger professeur de lycée qui ait réalisé une expérience, il en est de même pour les élèves. Rainer Wenger est facilement associable à Ron Jones. Aussi, tout comme leur vie en dehors du cours est inventée de toutes pièces. Par exemple, lorsque l’on voit à plusieurs reprises Wenger chez lui avec sa femme le mettant en garde sur son cours, ou encore au début du film, on voit Karo chez elle en train d’expliquer à sa famille ce cours d’autocratie qui la fascine à ce moment, pareillement pour Tim chez lui, est complètement accro à ce cours. Les rassemblements du groupe et leur fête sur la plage sortent aussi de l’imagination du réalisateur. Dans ce film, il y a non seulement la vie dans l’enceinte du lycée, mais aussi la vie des personnages en dehors. On peut donc y voir les histoires d’amour, qui nous touchent, avec leurs disputes, leurs moments de bonheur, la jalousie et les trahisons.

La vie en dehors du lycée ne se résume pas seulement à des histoires d’amour entre Rainer et sa femme et celle de Karo et Marco; c’est aussi  la vie en famille, avec les disputes et les discussions sur l’avenir (les projets d’études de Karo à Barcelone); les rapports entre parents et enfants. On y voit également leur balade en ville, dans une boutique pour y faire des achats et leurs rassemblements et fête (celle qui a lieu sur la plage la nuit du jeudi). Ou même encore, leurs loisirs où on assiste souvent aux entraînements et matchs de l’équipe de waterpolo du lycée ou encore les répétitions du spectacle de théâtre. Ce sont des éléments de la vie quotidienne que nous assimilons facilement puisque nous-même nous les faisons. Sans nous en rendre compte cela permet de rendre le film plus réaliste et donc de nous toucher.

Tout ceci est donc inventé, fictif. La fiction est une part du docufiction. C’est donc un choix particulier qu’a fait le réalisateur avec ce docufiction, puisqu’il aurait très bien pu choisir la reconstitution ou le documentaire pour parler de ces faits.

Un documentaire c’est produire la représentation d’une réalité, sans intervenir sur son déroulement, une réalité indépendante, il n’y a donc pas de liberté au niveau des personnages et de l’histoire, il n’y a pas d’invention. Il s’oppose donc à la fiction (vient du latin « fingere » : manier, composer ou inventer), qui doit créer une impression de réel. Le spectateur doit pouvoir croire pendant un temps limité que les faits sont possibles. Tous les faits présentés dans une fiction ne sont pas nécessairement imaginaires mais peuvent être fondés sur des faits historiques ou passés avérés, mais qui profite des vacuités de l’Histoire pour y introduire des personnages et des événements imaginaires, comme c’est le cas dans « La Vague ». Le docufiction est donc un mélange des deux puisque c’est illustrer un fait ou un événement qui est reconstitué par l’intermédiaire d’acteurs qui peuvent ou non incarner des personnes réelles.

Ce docufiction met en scène principalement des jeunes de notre société actuelle, ce qui nous touche plus. Les jeunes adolescents s’identifient aux personnages de l’histoire mais aussi les adultes qui eux aussi ont été des adolescents. De plus, comme ce sont de lycéens, ce sont des êtres neutres, qui ont tout à apprendre, ils sont donc plus influençables et n’ont pas d’opinions toutes faites. Les lycéens de « La Vague » viennent de différents milieux et ont chacun un style et des idées différentes. Par exemple pendant le premier cours du lundi, on assiste à un débat entre les élèves, où chacun a son point de vue sur le IIIème Reich (exemple pris pour illustrer les régimes autocratiques), un garçon dit : « Les nazis étaient la honte de l’Allemagne, on a pigé. Mais il n’y en a plus, c’est fini ce temps. Raz le bol d’avoir à se sentir coupable pour un truc qu’on a pas commis ». Et une fille lui répond : « C’est notre histoire, faut qu’on assume même si on n’a pas à se sentir coupable.»

Enfin, nous observons durant toute l’histoire, les réactions des personnages, les changements de camps. Nous assistons à plusieurs formes de rebellions et de soumissions,  comme la colère, la joie et même des actes de solidarité. On voit aussi que certains élèves distribuent des tracts des « anti-vague » pour mettre en gardes leurs amis qui font parti du mouvement. Ces actes sont effectués par Karo et son amie qui, au début assistaient au cours d’autocratie mais pensant que cela devenait n’importe quoi, l’ont quitté.  Karo va par exemple placer par terre dans tout le lycée des tracts intitulés : « Stop à La Vague ». Dans « La Vague » on voit également qui pense quoi à propos de ce groupe. On sait que certains personnages ont changé de camps au milieu de la semaine, d’autres qui, comme Tim, s’attachent trop au cours et en font toute leur vie. Ce sont donc toutes réactions possibles, formes de rebellions, de soumissions, mises en garde que l’on constate dans le film.

=> Le choix d’un film de fiction est très particulier puisqu’il relate d’un fait réel et nous donne donc l’impression réaliste. Le but d’un docufiction est donc de nous faire prendre conscience de ce qui s’est réellement passé tout en nous permettant de s’identifier aux personnages et donc de nous toucher. Le spectateur, étant touché et s’étant identifié aux personnages, il va donc commencer à réfléchir et se poser des questions.

III- Un film qui amène à se poser des questions

Nous avons vu que les spectateurs s’identifiaient facilement aux personnages. Ainsi il va être plus facile de leur faire se poser des questions pour plusieurs raisons.

Le film commence sur l’arrivée du professeur Wenger au lycée, où il apprend qu’il devra faire les cours d’autocratie. Un peu après il y a une phrase, que va prononcer un élève lors d’une fête et qui annonce implicitement la suite du film. « Dans le monde actuel, contre quoi tu veux qu’on se rebelle, il n’y a plus de vraies valeurs […] Ce qu’il manque à notre génération, un truc fédérateur, un truc qui puisse nous rassembler. » Dès lors, le lendemain nous assistons au premier cours de Wenger sur l’autocratie, au début c’est un cours normal, basé sur de simples questions telles que « Qu’est ce que l’autocratie ? ». Puis à partir de la discussion entre les élèves (voir II), Rainer va changer son cours, il dit « on va le rendre plus vivant » c’est ici que le jeu de rôle grandeur nature démarre. Au début les élèves ne le prennent pas au sérieux, un dit d’ailleurs : « Heil Rainer » (référence au « Heil Hitler », que les nazis disaient comme « bonjour »), ils croient véritablement à un jeu. Ils vont voter à main levée pour déterminer qui sera leur leader.

Puis le professeur instaure le « Monsieur Wenger » à chaque début de phrase ainsi que l’obligation de se lever pour prendre la parole sur autorisation de Rainer (« se lever vivement est excellent pour la circulation du sang » dit-il pour convaincre ses élèves). Dès ce moment on peut distinguer grâce aux gros plans sur les lycéens, ceux qui trouvent cela ridicule (comme une élève qui va se rebeller) ou contraire de ceux qui sont fascinés (comme Tim). Le mardi, le cours commence soi-disant par un « exercice d’assouplissement » : c’est en réalité pour leur apprendre à marcher en rythme. Ils vont ensuite déterminer leur tenue, une chemise blanche.

A la fin des cours, cette expérience va commencer à devenir plus sérieuse puisque l’on voit Tim chez lui brûler tout ce qui n’est pas blanc dans ses affaires. Le mercredi, ils vont voter à main levée le nom de leur mouvement qui deviendra : « La Vague ». Dans cette séquence on voit pour la première fois le premier signe de marginalisation, qui est ici envers Karo (qui ne vient pas en blanc) : on la voit alors en gros plan, on constate qu’elle est révoltée par ce comportement. Elle commence à réellement penser que cette expérience va mal finir. A partir de ce moment là, elle va s’éloigner de ses amis, membres de La Vague.

C’est dans la nuit du mercredi que nous, spectateur allons nous rendre compte de la situation, de la gravité et de l’importance qu’a pris ce groupe pour les élèves. En effet, c’est la nuit où ils vont se rassembler pour commettre du vandalisme dans la rue, ils vont taguer sur tous les murs, le signe de La Vague et Tim va même jusqu’à le taguer sur un monument. Il risque sa propre vie pour un mouvement et enfreint les lois. Nous entendons pendant cette séquence, une musique de gang, d’action. Nous pouvons dire, que c’est un acte de propagande visant à répandre leur mouvement. Le vendredi, on voit que Tim a découché et a dormi devant chez Rainer. L’après-midi c’est le match de waterpolo, il y a une tribune réservée aux membres, les autres n’ont pas le droit d’entrer. Il y a ensuite une bagarre dans la tribune et dans l’eau : gros plan sur Marco qui commence à se poser des questions. Le soir même, il y a de grosses disputes dans chaque couple, la femme de Rainer va quitter la maison et Marco va gifler Karo. C’est l’élément déclencheur qui va faire réagir Marco et Wenger. Il va décider d’arrêter le mouvement et va en informer le proviseur par téléphone puis va donner rendez-vous aux élèves.

Le samedi on voit Wenger derrière les rideaux qui a une expression très sérieuse. On entend alors une musique intrigante. En arrivant sur scène on le voit de dos, cela donne l’impression qu’il est supérieur, puisqu’il est sur la scène et les élèves en contre-bas. Il demande d’amener Marco qui est soi disant le traître, puis demande aux élèves de décider ce qu’il va faire de lui, comme si la vie de Marco dépendait d’eux. Les élèves, montés sur scène et à qui il va poser la question sont vus en gros plan, on voit qu’ils sont stupéfaits.

Rainer va alors changer son discours. On voit les élèves perplexes, ils ne comprennent pas quand il dit qu’il arrête la Vague. « Vous vous souvenez de ce que je vous ai demandé en cours il y a une semaine, ce pays pourrait-il connaître une nouvelle dictature ? C’était ça le facisme ». Il va même jusqu’à avouer sa faute : « Je suis allé trop loin ».

Cela va devenir violent à cause de Tim, qui, ne voulant pas l’accepter, va sortir une arme et menacer le professeur et les élèves de rester dans la salle. Pris de panique il va jusqu’à tirer sur un élève : un gros plan sur Tim, on le voit transpirer. « La Vague est vivante, elle n’est pas morte, vous m’entendez ? », « La Vague c’était ma raison d’être ». Tous commencent à avoir peur et à crier. Rainer, menacé, essaie de le raisonner : puisque c’est le leader Tim va renoncer et se tirer une balle dans la bouche. Suivi d’un gros plan sur le visage de Rainer, qui se sent coupable, il est choqué, perdu. Le son se concentre sur respiration qui s’accélère. Ce passage nous permet de comprendre que tout est fini, cela accentue également le côté tragique de la scène.

Un fondu blanc nous fait passer à l’extérieur du lycée, toute la scène est au ralenti, on voit Rainer entre deux policiers et un panoramique autour de lui qui nous montre les conséquences de ses actes. Tout le monde est effrayé, pleure et s’écroule… On voit Karo et sa famille déçus ainsi que Marco. Puis on voit Wenger entrer dans la voiture, il fixe la caméra et un arrêt sur image nous fait comprendre que le film s’arrête là.

=> Cette semaine aura peut être rapproché des élèves et leur aura fait découvrir des valeurs mais ils ont aussi été pris dans un engrenage dont ils n’ont pas pu sortir, malgré les mises en garde. Même Rainer s’était pris au jeu et est allé trop loin. A cause de ce mouvement, les lycéens ont changé à jamais. L’expérience va dégénérer et ce qui s’annonçait comme un film banal prend une fin tragique avec de la violence, des rejets, l’arrestation du professeur et la mort. Le spectateur qui a suivi toute l’histoire et qui a été choqué par cette fin tragique, va alors se poser inévitablement la question: « Et si c’était moi ? », « Comment aurais-je réagi ? ». On ne peut pas juger ceux qui se sont laissés avoir même si ce serait rassurant de les blâmer, puisque nous ne pouvons pas savoir quelle aurait été notre réaction à leur place. Ce film nous montre bien cela, il va ainsi remettre en cause les certitudes naïves du spectateur.

Conclusion

« La Vague », malgré la date à laquelle il a été réalisé (60 ans après le nazisme), a eu beaucoup de succès. Ce film étant une adaptation libre de l’expérience de Ron Jones, cela permet de se rendre vraiment compte que c’est possible, on ne peut nier la réalité. C’est une fiction on y croit donc vraiment et on s’identifie plus facilement aux personnages de l’histoire et cela nous touche. A travers l’histoire de Marco, Karo, Tim, Lisa, Rainer et tout les autres, on se pose des questions, telles que « Et moi, qu’aurais-je fait ? » Une nouvelle dictature est toujours possible : et quand nous nous en rendrons compte, il sera probablement trop tard.

« Ne fais rien contre ta conscience, même si l’État te le demande. »

Voilà ce qu’a dit Einstein. Tout le monde semble d’accord, à priori, mais combien le feraient vraiment ?

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