I) A- Des relations compliquées.

Cinéma et IIIème Reich

« Aucun individu, qu’il soit fort ou faible, n’a le droit de faire usage de sa liberté au prix de la liberté d’expression nationale […] Il en va de même pour l’artiste créateur. » Joseph Goebbels. Cette phrase du ministre de la Propagande sous le Troisième Reich montre clairement qu’il y avait bel et bien une censure sous ce régime. La censure c’est la limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d’expression. Elle s’applique aux livres, journaux, films, pièces de théâtre… etc avant leur diffusion au public. Tout ce qui allait à contre sens de leur politique ou idées était censuré. Ce qui était fait de papier était brûlé en masse lors des tristement célèbres autodafés.

La loi nazie sur le cinéma est votée le 16 Février 1934. Dès lors tous les scénarios sont contrôlés par des censeurs du régime pour assurer leur conformité à la doctrine nazie. Ce contrôle s’applique également aux films étrangers entrants. Une autre loi ordonnée le 23 Juin 1933 visait à les interdire, et à partir de 1934, il en est de même pour tous ceux qui « seraient ressentis comme blessants du point de vue nazi, religieux, moral ou artistiques, ou comme violents, immoraux, qui menaceraient les relations extérieures de l’Allemagne ou à sa réputation ».
L’Etat nazi était donc très puissant et stoppait de nombreux projets particulièrement ceux qui étaient réalisés ou interprétés par des Juifs ou adaptés d’auteurs de la Z-Liste (liste noire), une liste qui contenait le nom des personnalités à exécuter.

Mais si Goebbels (qui se définissait comme un « amant passionné de l’art filmique » et un « protecteur du film allemand ») savait les dangers du cinéma, il avait aussi compris le pouvoir de propagande qu’il représentait, selon ses propres termes, un des « moyens de manipulation des masses les plus modernes ». Les intentions de son ministère sont donc claires : « Le peuple doit commencer à penser de manière uniforme ». Aussi le cinéma s’impose comme le meilleur moyen d’action pour atteindre cet objectif, et Fritz Hippler  (associé de Goebbels) déclara : « En comparaison avec tous les autres arts, le film, par sa capacité à agir prioritairement sur le sens poétique et l’émotion, donc sur ce qui ne relève pas de l’intellect, a, d’un point de vue de la psychologie des masses et de la propagande, un effet particulièrement profond et durable ».

Un grand nombre de films de propagande furent donc produits. Par exemple, « Erbkrank » (Atteint d’un mal héréditaire), film de Herbert Gerdes produit par le parti nazi en 1936 est un documentaire durant 23 minutes. Il a été écrit pour promouvoir la « santé héréditaire ». Il dénonce les « idées libérales juives » qui se soucient plus de ce qui est inutile que des citoyens de la nation allemande. Les conditions de vie scandaleuses des enfants du prolétariat et des scènes dans des hôpitaux psychiatriques illustrent ce propos. Les textes filmés dans ce documentaire prétendent que le pourcentage de Juifs atteints d’une maladie mentale est extrêmement élevé. Ce film visait à montrer au peuple allemand que les Juifs étaient une race inférieure et dangereuse.

Un autre exemple, « Le triomphe de la volonté » de Leni Riefenstahl réalisé en 1935. Ce film est basé uniquement sur le 6eme Congrès du parti nazi qui a eu lieu à Nuremberg. On y voit l’arrivée de Hitler en avion puis dans la ville, et enfin à la réception. Les principaux dignitaires de ce régime sont mis en valeur et particulièrement Hitler. Le film contient 12 chapitres, avec 2 défilés et 2 parades dont ceux de la jeunesse, des travailleurs et des militaires. On voit apparaître dans ce film des nouveautés dans les techniques filmiques telles que les vues panoramiques, les contre-plongées et de grands zooms. Grâce à elles, le film parvient à convaincre les pays étrangers de l’adhésion de tous les Allemands au projet nazi et, en même temps, offre une occasion de magnifier Hitler. D’ailleurs ce film eu un grand succès en France puisqu’il reçut le prix d’honneur du meilleur film de l’année.

Enfin, on sait que le film « Le Juif Süss » était projeté aux commandos SS en tant que « mise en condition » avant les exécutions de masse. Tourné en 1940 par Veit Harlan (sous la supervision de Joseph Goebbels) il raconte l’histoire du duc de Wurtemberg, qui ayant besoin d’argent se laisse piéger par un juif ambitieux dont il fait son ministre des Finances : Joseph Süss-Oppenheimer. Celui-ci, manœuvré par un rabbin, fait du Wurtemberg un paradis pour ses intérêts. Il persuade le duc de supprimer l’interdiction locale des juifs. Il va ensuite violer la fille du conseiller Sturm, après avoir incarcéré son père et son fiancé. Quand le duc succombe à une crise cardiaque, le peuple finit par se soulever contre les extorsions de Süss et de ses amis. Süss est arrêté, condamné et brûlé vif et tous les juifs doivent ensuite quitter le pays dans les trois jours. Ce film cherche à faire haïr les juifs aux peuples : il va imprimer dans leur tête l’image d’un juif vil, sans scrupule et retord de sorte à en faire une généralité. C’est un des rares films de propagande qui connut un véritable succès public. En effet, en France, il fut vu par plus d’un million de spectateurs en 3 ans, et, en Allemagne, le film rapporta près de 6.2 millions de marks.
Le régime nazi imposa donc un système qui contrôlait tous les espaces de liberté d’expression, et  imposait dans les esprits une vision faussée du monde.


Hollywood et le nazisme.

Il apparaît donc clairement que, tout le temps qu’a duré le pouvoir d’Hitler, l’Amérique était la seule terre d’exil pour un cinéma engagé et contestataire. Pourtant, le nazisme et la Shoah y restaient des sujets délicats, voir tabous.
Les agissements d’Hitler sont rapidement devenus de notoriété publique aux Etats-Unis, comme en atteste un article du New-York Times de 1942  annonçant qu’un million de juifs a déjà été exterminé en Europe, ou encore une série de documentaires expliquant l’idéologie et les actions nazies (« Victims of persecutions », « The wandering jew », et « Hitler’s reign of terror ») réalisés dès 1934.
Cependant les studios hollywoodiens osaient peu, ou pas, s’attaquer à ce sujet. Cette attitude, ce silence, s’explique par la combinaison de plusieurs éléments.  Tout d’abord, jusqu’à l’entrée en guerre des USA, les studios de cinéma continuaient d’espérer qu’ils pourraient exporter leurs films en Europe et en Allemagne : pour ce faire il ne fallait donc pas qu’y figure de critiques du IIIème Reich. De plus, il ne faut pas oublier que la population américaine de l’époque était fortement antisémite. Aussi, en insistant sur les persécutions faites aux juifs, l’Etat américain craignait d’être taxé d’envoyer ses soldats dans une « guerre juive », ce qui aurait entraîné un rejet général de cette guerre. Enfin, il faut noter que les diplomates allemands, par un habile jeu d’influence, mettaient la pression aux studios de cinéma : leur carte maîtresse était qu’Hitler se vengerait sur la population juive en lui infligeant une souffrance encore plus grande s’ils déclenchaient sa colère.

Heureusement, certains films produits par des studios indépendants permirent de rompre le silence en osant montrer les agissements nazis. Ces films, des comédies attractives aux yeux de public ouvrirent la voie à un cinéma de contre-propagande. Il s’agit du « Dictateur », de Chaplin (1940), de « To be or not to be » de Lubitsh (1941) et de « Lune de miel mouvementée » de Carrey (1941).