B- Le journal d’Anne Frank: l’identification universelle

Le journal d’Anne Frank

de Jon Jones 

Il y a des écrits qui sont faits pour ne pas être lus. Tel était le cas du journal d’Anne Frank, une jeune fille que rien ne prédestinait à un destin différent des autres. Pourtant, de nos jours son œuvre est universellement connue.
Anne Frank est une jeune fille allemande juive que les lois antisémites mises en place par le régime nazi forcèrent à fuir. Sa famille et elle, apatrides, durent se cacher. La famille Frank se réfugia alors à Amsterdam, dans le grenier de l’entreprise où travaillait Mr Frank, en compagnie d’une autre famille de réfugiés. C’est cette planque qu’elle raconte, à son journal prénommé Kitty, jour après jour, année après année. Elle parle des tensions existantes entre les habitants de l’annexe, dues autant au climat de peur qu’à la promiscuité non choisie.
Adapter au cinéma une telle œuvre pose immédiatement un problème majeur : Anne Frank écrivait au jour le jour et seulement pour elle-même, elle ne cherchait pas à donner un point de vue particulier tandis qu’un réalisateur de nos jours avec le recul, est forcément orienté puisqu’il est extérieur à la situation. Alors, quel point de vue adopter, et comment faire pour atteindre le spectateur? Cela revient à se demander comment ce film réussit à nous toucher.
Nous allons donc nous intéresser à la forme particulière du journal intime, aux méthodes mises en place pour assurer l’identification du spectateur, aux effets qu’elle provoque pour enfin se demander comment est traitée la fin tragique de l’histoire.

1) Un journal intime

L’histoire d’Anne et de sa famille est une histoire vraie : on le comprend grâce au choix du réalisateur de projeter au début du film, avant toutes choses, un texte en blanc sur fond noir qui dit: «les événements relatés dans ce film ont réellement eut lieu entre juin 1942 et aout 1944. Ils sont rigoureusement décrits d’après le journal d’Anne Frank, juive allemande dont la famille s’était refugiée à Amsterdam avant la guerre. Le décor du film est l’exacte reconstitution de la maison dans laquelle la famille Frank a vécu ces événements ». Ce choix de couleur n’est pas anodin: le blanc sur le noir annonce le ton sobre du reste de l’œuvre.
Son père Otto, seul survivant de la famille, retrouva les écrits de sa fille après avoir été libéré d’Auschwitz, les journaux ayant été conservés par une amie.
Il ne savait pas s’il devait publier ces textes ou non puisqu’elle y avait confié ses pensées les plus intimes. Il existe donc deux versions du journal : la version originale, complète, et une autre qui fut corrigée par son père. Ce dernier enleva les passages les plus personnels, et ceux peu flatteurs qu’Anne écrit sur sa mère. Ici, le réalisateur a choisi d’adapter la version complète, et originale, du journal.

Otto avait toujours soutenu sa fille pour qui l’écriture avait une importance capitale.
Il lui offrit pour son treizième anniversaire un journal : pour elle c’était le plus beau des cadeaux qu’on lui eut jamais fait, et pour nous c’est un témoignage poignant et important qui nous éclaire sur la condition juive pendant la Shoah (mot qui signifie catastrophe en hébreu, et est associée à l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale).
L’importance de l’écriture pour Anne est visible lors d’une scène où, sous le coup de l’émotion, elle éprouve le besoin de dire à son père qu’elle n’est plus une enfant: elle décide alors de lui écrire une lettre plutôt que de lui en parler en face. Cela montre bien que pour elle l’écriture est un moyen d’expression plus accessible que la parole. Dans l’adaptation cinématographique le réalisateur a choisi d’ouvrir son film sur l’anniversaire ou Anne reçoit son journal.
Dans le film, la forme de journal est conservée grâce à une voix over: celle d‘Anne Frank. Très souvent on entend ce qu’elle écrit comme si elle le lisait.
La présence d’une voix over permet de faire connaître au spectateur toutes les pensées secrètes d’Anne : ses goûts, ses envies et ses rêves. Par exemple au sujet de Peter, le fils des Vans Pels. Au début elle ne l’aime pas trop, elle le trouve stupide, inintéressant ( » oh lala quel cloche « ) mais peu à peu ses sentiments vont changer. Peter sera son premier amour, il lui tarde de se retrouver seule avec lui et en même temps elle se pose des questions sur la sexualité et personne ne lui répond (« ce que les parents peuvent être bizarres en ce qui concerne la sexualité, Margot elle refuse de m’en dire quoi que se soit… »).
Anne s’adresse à son journal sous le nom de «Kitty» : elle le personnifie, puisqu’il représente pour elle une meilleure amie qu’elle n’a pas. Le choix de conserver dans le film cette adresse particulière donne l’impression qu’Anne s’adresse directement au spectateur. En plus de rendre le film vivant, cela instaure d’entrée une relation privilégiée, un sentiment de complicité, comme au théâtre lorsque un personnage fait un aparté (réplique que prononce un acteur, et que seule le public peut entendre.)

=> Le spectateur entre ainsi dans l’intimité d’Anne, et une complicité s’installe avec l’adolescente dont il devient le confident.                                                                                  Cette intimité créée par la forme du journal ouvre la voie à l’identification du spectateur au personnage.
 

 

2) Le phénomène d’identification

a) Les personnages
Anne est un personnage attachant qui n’hésite pas à s’imposer malgré son jeune âge.
Cependant elle reste une adolescente qui dégage une grande part d’innocence face au monde de brutes où elle vit : cette impression de pureté est en opposition avec la période nazie. En conséquence, on se sent concerné par son sort comme si on voulait la protéger.

La famille Frank est une famille normale qui ressemble à n’importe quelle famille et passe par des moments identiques : ils se disputent, rient, s’amusent, pleurent… Par exemple, Anne se dispute très souvent avec sa mère, se trouve incomprise (« Et puis, j’ai encore eu le droit a ces éternels sermons. Nos avis divergent sur tout, chaque jour m’éloigne un peu plus d’elle… « ). Un tel conflit générationnel fait se remémorer à chacun des souvenirs d’adolescence.
Dans l’annexe, on voit tout les moments, intimes ou non, de leur séjour forcé. Par exemple, pour le bain, qui est un moment particulier pour chaque habitant puisque c’est la seule parcelle d’intimité qu’ils conservent. Chaque personne choisit l’endroit où il préfère le prendre, ce qu’Anne nous commente avec joie: « Peter se baigne à l’étage du dessous, dans la pièce où est installée la radio. Il tremble à l’idée que quelqu’un l’y dérange, ces précautions sont un peu ridicule non ? » Dans le même registre, elle nous renseigne sur les horaires pendant lesquelles Monsieur Dussel va aux toilettes, et se moque au passage de ses petites habitudes: « Son excellence a toujours besoin d’occuper les toilettes, quatre ou cinq fois par jour. Voici les horaires de fréquentation des toilettes de monsieur Dussel : le matin de 7 h 15 à 7 h 30, l’après midi à partir de 13h et le reste du temps seulement si nécessaire … « .

Le réalisateur utilise de nombreux gros plans pour que l’on se sente plus proche: on s’identifie plus facilement à une personne qui nous parait familière qu’une personne qui nous est éloignée.

=> Ainsi, à force de les voir vivre, le spectateur s’attache aux personnages comme s’ils étaient des êtres familiers. Cette proximité entre le personnage et le spectateur qui fait presque parti de la famille en quelque sorte permet l’identification.

b) Un huis clos

Dans le journal d’Anne Frank, le réalisateur a utilisé de nombreux procédés pour faire partager au spectateur le sentiment d’oppression des refugiés.
Tout d’abord il utilise souvent des contre plongées qui donnent l’impression que l’annexe est une boîte, une prison. On remarque aussi que l’éclairage joue un rôle dans ce sentiment : il y a peu de lumière, les scènes sont sombres ce qui accentue l’impression de cachette. Un autre exemple qui appuie cette sensation d’oppression est une scène où Anne écrit dans le grenier : elle a besoin de s’éloigner des autres, elle monte donc s’isoler. Là-bas elle s’installe pour écrire dans son journal, et en profite pour regarder par la fenêtre (c’est le seul endroit ou elle peut le faire) : le cadre de la fenêtre donne le sentiment qu’elle est dans une cage.
Tout cela crée chez le spectateur une sensation d’asphyxie.
Cette sensation est renforcée par le fait que le spectateur se retrouve aveugle.
En effet, seule notre ouïe est en éveil : on entend les bombes, les cris mais l’on ne voit rien.
Comme Anne, cette privation nous angoisse puisqu’on est sans défense.
Aussi à chaque bruit inhabituel le spectateur panique comme les habitants du grenier.
On se prend à l’histoire, par exemple dans une scène, tournée volontairement de manière dramatique, soudain on entend des bruits, comme une vitre cassée puis des pas. Dans l’annexe tout le monde retient sont souffle et essaye de ne pas céder à la panique. Ils pensent que les soldats nazis sont dans le grenier mais finalement ce ne sont que des rats… Le spectateur est en cohésion avec les réfugiés, et éprouve les mêmes sentiments qu’eux : la peur continuelle d’être découvert. À chaque bruit anormal son cœur s’emballe sous la panique.

=> Grâce à l’identification, le spectateur en vient à partager les mêmes émotions que la famille Frank.
Le spectateur s’identifie donc rapidement, et totalement à Anne, il se sent proche et en cohésion avec elle: la fin en est donc encore plus dure pour le téléspectateur.


3) Une fin tragique

 

Un jour, alors les habitants sont tous occupés par une activité banale, la gestapo trouve la cachette de la famille Frank. Anne est alors en train d’écrire, elle parle de la difficulté des enfants à vivre durant cette période, elle dit qu’il est difficile aujourd’hui d’avoir une opinion puisque les idéologies volent en éclat. Elle parle de la seconde guerre mondiale comme une période de folie, et dit aussi que malgré tout cela, elle garde espoir puisqu’elle croit que l’homme est bon. C’est à ce moment que les agents de la gestapo pénètrent dans l’annexe. Durant ces répliques, une musique accompagne l’arrivée des nazis, cette musique est stressante, il y a une sorte de pression qui augmente avec elle.
Contrairement au reste de l’histoire qui s’étale sur un long moment en peu de temps (une heure de film pour deux années), et est composée de courtes scènes de la vie quotidienne, la fin est filmée de bout en bout: il en ressort une impression de lenteur. 

On peut voir que les refugiés sont traités comme des animaux par les agents (un memebre de la gestapo crie lorsqu’il trouve Anne: « J’en ai trouvé un. »), ce qui est une forme de violence particulièrement forte. La violence physique aussi est présente: un membre de la gestapo se saisit du cartable où se trouvent les écrits d’Anne sans gène, et le vide par terre pour y mettre des bijoux appartenant aux refugiés.
Les habitants sont aussi déboussolés que nous : on a du mal à réaliser que tout est fini car on avait gardé espoir en les américains dont on suivait leur parcours depuis la radio. Une telle fin, ainsi innatendue, est un peu abrupte. Il s’es suit une sorte de flottement, pendant lequel on se pose un tas de questions : que vont-ils devenir ? Où vont-ils aller ? Est-ce vraiment terminé ?
Et, alors que les habitants descendent l’escalier un par un, il y a un arrêt sur le visage de chacun d’eux. En dessous, apparaît une surimpression qui donne la date, et le lieu de leur  mort. Sur chaque arrêt on voit la date de mort et les camps de concentration. Il y a une sorte de crescendo puisqu’on voit que les habitants ne descendent pas dans n’importe quel ordre: par exemple, Anne, héroïne de ce film, descendra en dernier.

Ces arrêts sont accompagnés par une musique assez lente, très triste qui convient parfaitement a ce passage: elle fut composée par Charlie Mole.

Aussi, le traitement réservé à Anne diffère des autres: les informations sur sa mort n’apparaissent pas quand elle descend l’escalier, mais quand arrivée en bas elle se tourne une dernière fois pour regarder le seuil de l’Annexe. Le dernier plan cadre son visage: elle regarde directement la caméra, et donc le spectateur. Son regard est emprunt de peur mais surtout de tristesse, elle dit adieu à une part d’elle-même (son journal qui est resté dans le grenier) et à nous. Finir sur une telle scène permet de laisser le spectateur avec une sorte de malaise, comme s’il ne pouvait pas se détacher de ce regard qui symbolise toute l’horreur de l’idéologie nazie. Comme le spectateur s’est attaché au personnage, cette fin crée un sentiment d’injustice : « Pourquoi ? » De plus, comme il s’est identifié à Anne il ne peut faire autrement que se demander: « Et si c’était moi? »

=> La fin tragique de l’histoire fait ressentir au spectateur un sentiment d’injustice, d’impuissance face à cette situation puisqu’on peut seulement regarder. Aussi, puisque l’histoire est vraie (les dates de mort viennent nous le rappeler) le spectateur se sent impuissant: Anne est morte, c’est injuste et terrible, mais c’est un fait.

Conclusion

Le journal d’Anne Frank est un témoignage qui nous prend par les sentiments, qui montre la vie quotidienne d’une famille juive pendant la seconde guerre mondiale: et par ce biais c’est une vive critique du nazisme.

La narration du film est retransmise par une voix over, qui installe une intimité entre le spectateur et Anne. Un sentiment de complicité s’installe alors, on se sent concerné par son histoire, son destin puisque nous sommes en quelque sorte son confident: dès lors ne peut plus rester indifférent à leur situation. L’intimité installée grâce à la voix over ouvre la voie à l’identification qui fait partager au public la peur et l’angoisse des habitants.

Aussi l’identification et le lien particulier qu’entretiennent le spectateur et le personnage rend la fin particulièrement tragique et dure: ce film touche donc durablement. En effet, l’arrextation des Frank crée chez le spectateur une gène, un malaise face à quelque chose que nous ne pouvons comprendre, qui pour nous reste anormal et injuste.

Ainsi le réalisateur nous fait réfléchir sur le fait que ce qui s’est passé ne doit pas se reproduire. Une fois le film fini, le spectateur fera du cas de Frank un exemple un symbole de la haine nazie: éprouver de la compassion pour son histoire c’est en avoir pour les millions d’enfants juifs massacrés. Se rappeler, c’est évoquer leur mémoire et refuser l’oubli.

 » Anne Franck nous émeut plus que les innombrables victimes restées anonymes et peut être doit-il en être ainsi. Si l’on devait et pouvait montrer de la compassion pour chacune d’elle, la vie serait insoutenable. » (Primo Levi, écrivain et survivant d’Auschwitz)

Publicités